Chapitre 1 : Le Griffon et le Chacal
Une plaine aride du sud-est de Bran-ô-Kor. Deux armées se faisaient face. Trois factions de Templiers, l'élite des armées d'Akkylannie, rangées en ordre de batailles derrière leurs officiers, allaient affronter une tribu d'Orques. Ces derniers s'amassaient en un amas beuglant dont les cris de guerre se mêlaient aux mugissements des conques. La tension était palpable. Un combat à mort allait s'engager...
Derrière son heaume d'acier, le Chevalier Pélagius, officier de l'Ordre du Saint Temple d'Akkylannie, pensait à ce qui les avait amenés, lui et ses compagnons d'armes, en ces lieux. Un envoyé de Proteüs, le Grand Maître du Temple, devait passer en revue les troupes de la Commanderie de l'Est. Il ne s'était jamais présenté aux portes de la forteresse. L'émissaire, ainsi que son escorte, furent portés disparus voilà maintenant deux jours. Le Maître Alcyon, supérieur hiérarchique direct du Chevalier Pélagius, s'était porté volontaire et avait recommandé sa Loge pour ce qui ne devait être qu'une simple mission de sauvetage...
"Chevalier Pélagius !"
L'interpellé se tourna vers celui qui l'avait apostrophé, le Maître Alcyon.
"Chevalier Pélagius", répéta l'officier sur un ton plus trivial, "serais-tu encore sur Yllia ?
- Non, père", répondit Pélagius, "je réfléchissais aux événements qui nous ont conduits ici.
- Je vois. Et qu'en as-tu déduit, mon fils ?
- Rien, père, je réfléchissais, c'est tout..."
Comme par magie, le silence se fit entre les deux armées. Le sang allait couler. Ce n'était plus qu'une question de temps. Ce fut ce moment que choisirent deux orques pour s'extirper de leur horde hétéroclite. Ils s'avançaient, montés sur de massifs brontops aux cornes recourbées, mais n'accusaient aucune intention belliqueuse bien que le plus proche arborait, accrochée à sa selle, une hache haute comme un humain en bonne santé. Pélagius observait la scène, juché sur Fulchia, son destrier gris pommelé...
"Père", fit le jeune officier, "ils envoient des émissaires.
- Serais-tu au fait de leurs coutumes, Pélagius ?"demanda Alcyon, un brin ironique.
"Disons que je les ai quelque peu étudiées", répondit le Chevalier d'un ton égal.
"Dans ce cas", trancha le Maître en éperonnant sa monture, "tu n'as qu'à m'accompagner !
- Bien !"
Tandis que les deux Akkylanniens rejoignaient les Orques qui avaient stoppé leurs montures au milieu de la plaine, Pélagius ne put s'empêcher d'examiner ces derniers. Le plus proche, bâti de telle manière qu'il eut pu soulever un cavalier lourd d'Akkylannie, son cheval et tout son équipement, portait un simple pagne de cuir en plus de diverses pièces d'armures, glanées au gré des batailles, qui ne suffisaient pas à cacher son corps massif orné de peintures de guerre figurant de complexes entrelacs et ce qui semblaient être des glyphes. L'autre Orque était plus âgé et de corpulence moindre. Il s'appuyait sur un bâton noueux orné de différents talismans et une dépouille de chacal couvrait sa tête et ses épaules. Tout deux, ayant mis pied à terre, semblaient attendre les Templiers qui approchaient. Ces derniers descendirent de cheval et ôtèrent leurs heaumes.
"C'est pour ne pas les outrager, père", expliqua Pélagius en révélant une crinière de cheveux châtains encadrant un visage ovale et souriant. "Selon eux, le brave ne s'encombre pas de masque.
- Voilà qui me paraît assez sensé", répondit le Maître Alcyon avec un sourire entendu. Son casque cachait un visage, marqué par l'âge et les batailles, dont on avait vite fait de remarquer les yeux emplis de sagesse et de résignation. "Mais où as-tu appris tout cela ?
- Au Scriptorium de la Commanderie, père", répondit Pélagius.
"Laisse-moi au moins faire les présentations, d'accord ?"
Il n'en eut pas besoin car à peine eut-il prononcé ces paroles que le vieil Orque se mit à parler, usant de l'Akkylannien.
"Je suis le Shaman Rakorak", dit-il en redressant son dos courbé par le temps, "et voici le Chef Gonkanor, de la tribu des Vautours Blancs.
- Voici mon fils et subordonné, Pelagius Aethra Comices. Quant à moi, je suis Alcyon Aethra Magister de la Commanderie de l'Est et je suis très étonné que vous parliez notre langue", répliqua le Maître avec un sourire.
"Vous, les Hommes-Fer", fit l'Orque de forte corpulence, "avez une phrase pour ces choses-là... 'Connais ton ennemi', je crois.
- N'est-ce pas pour savoir si nous sommes ennemis que nous nous rencontrons ?" rétorqua Pélagius.
"Le jeune Homme-Fer appelé Pélaguiouss parle avec sagesse", dit Rakorak.
"Pourquoi venez-vous troubler notre terre ?" interrompit sèchement Gonkanor.
"Un... messager de notre peuple a disparu avant que le soleil ne se soit levé deux fois", commença Pélagius. "Il avait une affaire à conclure pour le bien de notre... tribu. L'auriez-vous rencontré ?
- Oui", répondit Gonkanor, "nos chasseurs l'ont vu traverser notre territoire.
- L'ont-ils attaqué ?" demanda Alcyon, inquiet.
"Non", répondit Gonkanor, "ils l'ont seulement suivi pour veiller au bien-être de notre terre. Sa tribu ne semblait pas menaçante et nous l'avons accompagnée jusqu'à la Caverne des Charognes.
- Qu'est-ce que la... Caverne des Charognes ?" demanda Pélagius.
"Une grotte au sud de notre tribu", répondit le Shaman. "Notre terre s'est ouverte il y a quelques lunes, lorsque la tour du désert eut grandi à l'horizon.
- D'où vient ce nom ?" demanda Alcyon.
"On l'a appelé ainsi", répliqua Rakorak, "car le souffle qui en provient a l'odeur de la mort...
- Il y a peu de cycles de cela", ajouta le Chef orque, "trois de nos plus braves guerriers y sont entrés pour voir si notre terre nous offrait un nouveau refuge. Mais ils ne sont jamais revenus au sein de notre tribu . Nous n'y allons plus.
- Mais pourquoi le messager de Proteüs est-il entré dans cette grotte ?" s'inquiéta le Maître Alcyon.
"Le ciel a abreuvé notre terre au moment de sa venue", expliqua Gonkanor, "il devait donc vouloir chercher un abri pour lui et sa tribu.
- Pourriez-vous nous conduire à la Caverne des Charognes ?" demanda le Chevalier Pélagius, coupant court à la négociation.
"Oui", répondit le Chef des Vautours Blancs, "et vous pourrez profiter de l'hospitalité de notre tribu !"
Le trajet jusqu'au 'village' des Orques se fit sans encombre à l'ombre d'étroits canyons qui avaient l'avantage de préserver la petite troupe formée par les Orques et les Akkylanniens de la chaleur estivale. Lors de leur arrivée, les Templiers purent ressentir un certain trouble au sein de la tribu. Pélagius n'eut pas à réfléchir longtemps pour en connaître la raison : les membres de la Loge templière arboraient encore leurs armes. Pour un peuple qui avait l'habitude de voir des Griffons morts ou sur le point de l'être, des soldats en vie et armés ne pouvaient pas manquer d'inquiéter ceux que ces derniers affrontaient bien souvent. Le jeune Chevalier le fit remarquer à Alcyon qui donna pour consigne de ne pas paraître belliqueux. Armes et armures furent donc mises avec le bagage des trois factions et le malaise passa. La soirée se déroula sans incident d'aucune sorte et une certaine amitié naquit entre la tribu et la Loge, à peine entravée par la barrière de la langue...
Gonkanor fit réveiller les Templiers aux premières lueurs du jour. Le chef orque choisit une douzaine de ses meilleurs guerriers pour servir d'escorte aux Akkylanniens qu'il allait guider, avec Rakorak, à la Caverne des Charognes. La petite colonne fut vite prête à partir mais, au dernier moment, un Orque s'approcha de Gonkanor et s'entretint vivement avec lui dans leur langage guttural.
"Que se passe-t-il, Chef Gonkanor ?" s'enquit Alcyon, intrigué par cette 'messe basse'.
"Des éclaireurs ont repéré une tribu d'Hommes du Désert", répondit calmement l'Orque massif.
"Des Dirz ?" cracha Pélagius. "Que font-ils donc ici ?
- Nos éclaireurs les ont suivis jusqu'à la Caverne des Charognes.
- Sont-ils nombreux ?" demanda Maître Alcyon.
"Leur tribu semble aussi forte que la vôtre", répondit Gonkanor en haussant les épaules. "En parler ne nous mènera pas là-bas.
- Vous avez raison", conclut Pélagius. '"Nous devons nous hâter !"
Malgré le danger que faisait planer l'incursion des Syhars, il n'y eut aucun problème durant le voyage. La Loge était précédée par six Orques tandis que six autres formaient l'arrière-garde. Gonkanor et Rakorak, montés sur leurs brontops, se tenaient aux côtés des officiers du Temple. L'ambiance était détendue, sans animosité aucune, et les bavardages allaient bon train entre ceux qui étaient devenus des frères d'armes...
Pélagius remarqua avec amusement que Gonkanor, qui chevauchait à côté de son père, était près de deux fois plus grand que ce dernier. Le jeune officier se demanda ironiquement ce que penserait le Commandeur Arkhos d'un tel tableau. Mais il dut interrompre le cours de ses pensées car le Chef orque les prévint, lui et les autres officiers, que la Caverne des Charognes était toute proche.
Comme un seul homme, la Loge se prépara à une possible attaque des alchimistes... qui ne vint pas. A la place de cela, un Orque jaillit des rochers et s'approcha du Chef des Vautours Blancs pour lui glisser quelques mots. Ce dernier dit alors :
"Les Hommes du Désert sont entrés dans la caverne.
- Alors l'émissaire du Grand Maître est en danger !" s'exclama Alcyon, paniqué. "Nous devons y aller !
- Alors nous ne pouvons aller plus loin", fit Rakorak.
"Vous ne nous accompagnez pas ?" s'étonna Pélagius.
"Nous craignons peu de choses, jeune Homme-Fer", répondit Gonkanor, "et ce qui se trouve dans la Caverne des Charognes en fait partie.
- Dans ce cas", rétorqua Alcyon en tendant la main vers le Chef orque, "votre compagnie fut un honneur pour les miens et pour moi !"
Gonkanor sembla surpris d'un tel geste. Il se reprit puis serra la main osseuse du vieux Maître. Pélagius ne put s'empêcher de sourire en comprenant, à la grimace que fit son père, que ce dernier avait manqué de se faire broyer la main...
"Tout comme elle le fut pour ma tribu et pour moi", rétorqua l'Orque. "J'espère pouvoir vous héberger de nouveau sur notre terre, mon ami."
Et les Orques partirent, laissant seuls les Akkylanniens. La tension qui s'était envolée en compagnie des fils du Chacal revint d'un coup dans le canyon redevenu silencieux. La caverne n'était plus très loin et ils avaient une mission à remplir...
Peu de temps après le départ des Orques, la Caverne des Charognes se dévoila. La grotte s'ouvrait telle la gueule gigantesque d'un monstre chtonien dont l'haleine, comme l'avaient dit les Vautours Blancs, charriait des effluves de chair en putréfaction . Laissant une faction pour surveiller l'entrée, Alcyon dit :
"Chevaliers Pélagius et Bèdès, vous et vos hommes, suivez moi ! Pour qu'une colonne templière et une trentaine de Dirz puissent entrer dans une caverne, il doit y avoir un sacré réseau de galeries. Pour Mérin !
- Pour Mérin !" répétèrent les Templiers avant de s'engouffrer dans la grotte...
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