I-Le seigneur de guerre
La pluie tombait. Une pluie drue et froide comme il en tombait si souvent durant l’automne… Une pluie qui détremperait le sol au point de gêner les charges de cavalerie.
Juché sur son destrier gris pommelé, Dur-Estel, tout de gris vêtu, souriait. Il souriait car il savait que la victoire lui appartenait déjà.
Ses troupes, alignées en rangs serrés derrière lui et son état-major, s’apprêtaient à recevoir la charge des chevaliers denséliens qui auraient le malheur de parvenir jusqu’à eux. Ces cavaliers lourdement armés étaient la fierté du comte d’Arban qui avait déclaré la guerre au jeune elfe. La campagne allait s’achever dans cette cuvette encore herbeuse, aux portes de l’hiver, après maintes escarmouches.
Le sort de milliers d’hommes et de femmes allait se décider ici, maintenant.
Le seigneur de guerre elfe avait tout prévu. Les petites embuscades qui s’étaient déroulées durant l’année n’avaient eu pour but que de conduire le vieux général humain à accepter cette bataille dont Dur-Estel avait choisi la scène et le moment.
Les chevalier lourds d’Hesten le Juste, comte d’Arban, étaient craints dans tout le septentrion. Et à raison. Leurs charges effrénées avaient, par le passé, permis à leur suzerain d’accroître considérablement ses possessions territoriales… Des terres qui allaient, au crépuscule, tomber dans le giron de Dur-Estel.
Pour l’heure l’elfe voyait comment cela allait se passer. Les cavaliers dévaleraient dans la légère dépression du terrain, détrempé par la pluie automnale. Il s’y embourberaient, perdant ainsi leur élan, leur force. Certains s’y enliseraient, pataugeant misérablement dans la boue, sans pouvoir se dégager, freinant ceux qui seront derrière eux. Les chevaliers qui parviendraient à monter de l’autre côté se retrouveraient confrontés à un mur d’acier et de lances enserrant la lisière nord du champ de bataille. Après, ce ne serait qu’un jeu d’enfant de défaire les quelques unités d’infanterie qui resteraient.
Dur-Estel et ses lieutenants regagnèrent l’arrière des lignes, à l’abri des troupes régulières. L’elfe méprisait ses suivants qui se montraient trop protecteurs à son égard. Il savait bien pourquoi: ils espéraient ainsi grappiller une quelconque faveur du jeune seigneur de guerre. Il aurait préféré être en première ligne, laissant les vieillards derrière lui pour tirer au sort de qui hériterait temporairement de ses terres.
L’elfe sourit derechef à cette pensée. Il feignait la naïveté pour rassurer ces humains qui avaient oublié la sensation de bien-être que procurait la poignée d’une épée mais ce qu’il donnait, il le reprenait au centuple quand l’un d’eux prenait trop d’assurance… Le cours de ses pensées fut interrompu par un fracas de tonnerre tandis que des chevaliers cavaliers lourds chargeaient. La bataille avait commencé et Dur-Estel ne put réprimer un frisson d’excitation.
L’elfe dégaina son sabre et le leva, attendant le bon moment pour l’abaisser. La veille, tandis que ses soldats mangeaient leurs rations, il avait repéré les lieux et savait maintenant à quel instant ordonner à ses archers de tirer afin que les premières victimes de la bataille gênent un peu plus l’avancée des redoutables chevaliers denséliens. Et ce moment était venu. Sans un mot, le seigneur de guerre abaissa sa lame et quelques milliers de traits filèrent en sifflant vers les chevaliers qui chargeaient. Une trentaine de cavaliers et leurs montures tombèrent sous ce déluge meurtrier tandis qu’une seconde salve s’abattait bientôt suivie d’une troisième et d’une quatrième: soixante-dix chevaliers ne reverraient jamais leurs terres et les survivants de la première vague, une vingtaine, regagnèrent la ligne de bataille du comte d’Arban.
« Le vieil Hesten nous teste, murmura l’elfe... La seconde vague ne saurait tarder… et elle viendra en force…
- Que doit-on faire, messire? demanda Seran, le chef de sa garde personnelle, un vigoureux guerrier à la barbe et aux tempes grisonnantes, debout les mains posées sur son énorme cognée.
- On poursuit le plan, mon ami, répondit l’elfe en lui souriant chaleureusement.
- Je prépare nos compagnons, messire… » répondit l’officier en affichant un sourire carnassier avant de se retirer.
Dur-Estel le regarda s’éloigner. Il était le seul, parmi les membres de l’état-major, en qui le jeune seigneur de guerre avait une totale confiance. Lui et Seran s’étaient mutuellement sauvés la vie tellement de fois que l’elfe en avait perdu le compte tandis que les autres humains de son entourage ne faisaient que comploter.
De nouveau, le fracas de la charge densélienne interrompit ses pensées.
Cette fois, les archers avaient ordre de fournir une pluie de flèches continue et les quatre-mille piquiers de se tenir prêt, leur longue arme tenue de manière à stopper une charge de cavalerie, la pointe à hauteur du poitrail d’un cheval et le pavois fiché dans le sol laissant dépasser une longueur significative de la pique. La chevalerie de Densélie était, comme prévu, ralentie par le bourbier en contrebas et par les corps laissés par la première vague, restant ainsi exposée à l’averse meurtrière qui se confondait de plus en plus avec la pluie saisonnière et qui fauchait un par un les membres de la fine fleur des terres du comte d’Arban.
Le jeune elfe descendit de cheval, au grand dam de ses généraux qui le suppliaient de rester en arrière. Dur-Estel n’eut cure de leurs conseils et rejoignit sa garde sélénienne. Les deux cents vétérans de ce corps d’élite étaient de rudes combattants, semblables à des géants à côté de l’elfe qu’ils escortaient depuis sa première bataille. Ils l’appelaient tous « fiston » d’une manière affectueuse et virile, bien plus sincère et chaleureuse que le « monseigneur » des généraux. Quant à Dur-Estel, il connaissait le nom de chacun d’eux et il les appréciait pour ce qu’ils étaient: de vrais guerriers, des braves qui n’avaient que mépris pour les simagrées princières qu’affectaient les membres de l’état-major.
La charge d’Hesten et de ses chevaliers approchait. Mille cavaliers lourdement équipés dont le nombre baissait sous les traits tirés par les archers du jeune elfe. On entendait le hennissement des chevaux, effrayés par cette mort qui tombait du ciel, tandis que leur cavalier tentait de les dégager de la boue mêlée de sang. Certains chevaliers, dont les destriers trébuchaient sur les cadavres de la vague précédente, tombaient sur le sol détrempé dans un bruit écœurant avant de se faire piétiner par ceux qui chevauchaient à leur suite.
De l’autre côté du champ de bataille, les Séléniens, placés en réserve dans l’attente du choc résultant de la charge densélienne, rongeaient leur frein. Ils restaient silencieux, certains tapant le sol avec la lame de leur cognée, d’autres assurant leur prise sur leurs épées, haches ou masses à ailettes. Ils avaient hâte de participer au combat, d’entonner leur hymne à Wyrg, une antique déesse de la mort, un chant guttural rythmé par les coups qu’ils assenaient à leurs ennemis.
L’instant tant attendu survint et la vague des chevaliers d’Hesten le Juste se brisa sur le barrage des longs pavois qui équipaient les piquiers de Dur-Estel. La ligne de bataille fut enfoncée en quelques rares points. L’elfe ne s’en émut point et, tandis que la charge ennemie s’enlisait irrémédiablement, sans espoir de manœuvre, le jeune seigneur de guerre lança le signal de la fin des tirs et du début de la curée.
Aussitôt, des rangs de piquiers, jaillirent une nuée de soldats légèrement armés. Certains, en plus de leur masse, de leur épée ou de leur hache, arboraient, dégainée ou passée à la ceinture, une de ces fines dagues qui leur permettaient de trouver les points faibles dans les lourdes armures des chevaliers qui, tombés à terre, n’arrivaient pas à se relever, alourdis qu’ils étaient par leur équipement.
De leur côté, les Séléniens, menés par Seran et leur seigneur, entreprenaient une contre-attaque sur le flanc des chevaliers désemparés. Dur-Estel jaugea rapidement le nombre des adversaires qu’ils allaient affronter. Près de sept-cents. L’elfe avait mal calculé les dégâts infligés par la réception de la charge et deux centaines de chevaliers lourdement armés de trop étaient le genre de détails qu’il valait mieux prévoir pour ne pas voir la victoire se transformer en défaite. D’autant plus que les troupes à pied du comte d’Arban arrivaient afin de prêter main-forte à la cavalerie en difficulté. Ces quelques milliers d’hommes d’armes, malgré leur discipline des plus déplorables, pouvaient faire pencher la balance du mauvais côté et ça, Dur-Estel ne saurait l’accepter.
L’elfe décida de se reporter sur l’instant présent, sur la charge que lui et sa garde personnelle lançaient sur les Denséliens. Les voix gutturales des Séléniens s’élevaient déjà tandis que ces vétérans entonnaient leur chant à la mort, leur compagne. Le jeune seigneur de guerre avait à la main le sabre de sa famille, un chef-d’œuvre dans le travail du métal, la lame étant de sombre acier damasquiné d’argent.
Un chevalier densélien se dressait sur le chemin de Dur-Estel, isolé du reste de la bataille. Il semblait avoir à peine souffert de la pluie de flèches qui s’était abattue peu avant, contrairement à son cheval qui gisait quelques pas derrière lui. Des armoiries complexes, brodées sur son tabard, soulignaient son importance, peut-être un marquis, et il se tenait prêt à accueillir son adversaire, l’épée en avant. Le duel s’engageait.
L’elfe lança un coup de taille sur la droite. Prévisible mais utile pour créer des ouvertures. Le chevalier réagit selon les attentes du jeune général en parant, la pointe vers le bas, et chassant, d’un mouvement circulaire, la lame de Dur-Estel. Ce dernier profita de l’élan créé par la parade de son adversaire pour faire tourner son sabre et le tenir d’une prise inversée puis le faire passer, derrière son dos puis, en tournant sur lui-même, dans sa main gauche et, de nouveau, tenter une attaque, selon une diagonale ascendante sur le flanc droit, exposé, de son adversaire. L’attaque ne fit qu’effleurer le haubert du Densélien car, bien qu’impressionnante, l’attaque du jeune général l’avait légèrement écarté de son adversaire. Ce dernier lança une attaque d’estoc que l’elfe para du plat de sa lame sur sa droite en se rapprochant de son adversaire et, quand il fut suffisamment proche, porta un coup sur l’épaule droite du chevalier qui lâcha son épée sous la douleur. Dur-Estel en profita pour placer la pointe de son sabre sous la gorge de du Densélien en lui disant:
« Remettons ce duel à plus tard, messire… Vous êtes mon prisonnier…
- Puis-je néanmoins savoir qui m’a si promptement fait prisonnier? demanda le noble vaincu.
- C’est votre droit. Je suis Dur-Estel, général de cette armée… Et vous même, messire?
- J’ai pour nom Güris, marquis de la marche du Nord des terres d’Hesten le Juste…
- Hé bien, marquis, conclut le jeune elfe en hélant un jeune soldat portant la livrée sable et argent de son armée, présentez-vous à mon état-major. Dites-leur bien que si il vous est fait le moindre mal, je les ferai exécuter… »
Dur-Estel laissa le chevalier abasourdi par cette promesse et risqua un œil sur la bataille. La situation semblait aussi précaire qu’elle ne l’était peu de temps auparavant, si ce n’est plus car les fantassins d’Hesten le Juste allaient bientôt arriver au contact. La partie allait être serrée.
Un cor résonna, fort et clair. Deux coups longs et un court. Le seigneur de guerre se mit à sourire puis à danser en éclatant de rire à la face du destin: les cavaliers de Pergo, son plus jeune lieutenant, arrivaient dans le dos de l’infanterie ennemie. Deux milliers de soldats montés, assemblés sous la bannière, arborant un dragon, du jeune elfe, chargeaient, causant le plus grand désordre au sein de la piétaille du comte d’Arban. Dur-Estel les avait envoyés, une douzaine de mois auparavant, dans les terres de son adversaire pour mener des actions de guérilla, leur équipement léger y convenant à merveille, et des embuscades afin de préparer la bataille qui touchait, maintenant, à sa fin. Et les voilà qui déferlaient, telle une vague salvatrice.
Les cavaliers légers de Pergo encerclèrent rapidement l’infanterie du comte d’Arban. La piétaille apeurée déposa donc les armes, cessant d’être une menace dans cette bataille que Dur-Estel comptait gagner.
Le jeune général elfe reporta donc son attention sur le combat. Maintenant que l’infanterie d’Hesten s’était rendue, le poids qui pesait sur les épaules de Dur-Estel s’était allégée bien que les chevaliers denséliens demeuraient encore un problème qu’il ne fallait en aucun cas sous-estimer. En effet, ces hommes au caractère impétueux avaient fait de l’art de la guerre un mode de vie et, même à pied, leur habileté à l’épée droite les rendait dangereux pour le commun des soldats. D’ailleurs, les chevaliers du comte d’Arban qui avaient perdu leur monture s’étaient rassemblés autour de leur suzerain tandis que les cavaliers restants s’efforçaient, par des charges assez courtes, de prêter main-forte à leurs camarades qui souffraient de la pression, de plus en plus présente, qu’exerçaient les fantassins de l’armée de Dur-Estel. Cette dernière, en effet, les encerclait désormais et les Denséliens, malgré leur résistance aussi acharnée et héroïque que vaine, désormais, tombaient peu à peu sous les assauts de leurs adversaires.
Voyant cela, l’elfe chercha du regard Seran, son fidèle ami. Il le trouva, assis sur le cadavre d’un chevalier ennemi, en train de hurler des conseils, plus ou moins ironiques, à deux simples fantassins. Ces derniers, visiblement issus du village de Sélénia, tout comme Dur-Estel, semblaient avoir quelques peines à vaincre un noble densélien isolé. L’elfe arriva derrière ce dernier et lui tapa légèrement l’épaule droite. Le chevalier se retourna mais n’eut pas le temps d’esquiver le crochet du droit que Dur-Estel lui décocha . Même si cela ne suffit pas à faire chanceler l’homme, les deux recrues séléniennes en profitèrent pour le maîtriser. Ceci fait, le jeune seigneur de guerre secoua sa main, visiblement endolorie par le coup qu’il venait de porter, et afficha un air penaud. Les deux jeunes soldats et leur prisonnier demeurèrent bouche bée devant cette scène quelque peu cocasse tandis que Seran riait à gorge déployée.
Congédiant les deux recrues pour qu’elles escortent leur prisonnier à l’arrière des lignes, l’elfe rejoignit Seran sur son banc peu commun.
« Hé bien, messire! dit le massif guerrier avec un large sourire, La journée s’annonce bien, on dirait!
- En effet, mon ami, répondit l’elfe en souriant tout en massant sa main droite, même si je ne savais pas les mâchoires denséliennes si solides… Et laisse tomber le protocole, y compris en présence des « vieillards » de mon état-major…
- Comme tu voudras fiston, même si je ne crois pas que ça leur fasse plaisir!
- Et alors? » rétorqua le jeune général en riant.
Seran ne prit pas la peine de répondre et rit de plus belle. Lorsqu’ils eurent laissé retomber leur hilarité, l’elfe se releva et demanda à son officier de souffler dans son cor. Le bruit résonna puissamment, couvrant le fracas de la bataille. Cette dernière, tandis que le regard des combattants convergeait vers Dur-Estel et Seran, se suspendit presque immédiatement. Le jeune seigneur de guerre dit alors, d’un ton solennel:
« Comte Hesten, dit le Juste, suzerain des terres d’Arban et de la Densélie septentrionale, général de la présente armée, vous avez bien combattu mais la victoire est mienne en ce jour et en ce lieu. Cessez donc, vous et vos hommes, le combat et faites serment d’allégeance. »
Dans le dernier carré des Denséliens, un mouvement se fit peu après ces paroles. Les derniers chevaliers, qui étaient à peine plus d’une centaine désormais, livraient passage à leur seigneur et à sa bannière sur laquelle se voyait, sur champs de pourpre, une dextrochère armée surplombant une rose, toutes deux d’argent. Le comte d’Arban était un homme de corpulence moyenne à la chevelure et à la barbe blanches comme les meubles de ses armes. Il avait un visage volontaire et altier, des yeux tels deux charbons ardents et devait être bel homme en son printemps. Son porte-bannière, quant à lui, portait encore son heaume à la visière en croix, comme cela est la coutume pour la maison des souverains denséliens, et sa corpulence montrait que son rôle, outre brandir les armoiries de son seigneur, était de protéger ce dernier. Tous deux montaient des destriers alezans dont l’haleine, lorsqu’ils s’arrêtèrent à quelques pas de Dur-Estel, se transformait en vapeur.
Les deux cavaliers mirent pied à terre. Le plus vieux s’arrêta devant l’elfe, le fixant droit dans les yeux pendant quelques instants avant de mettre un genou à terre, ainsi que son estafette, en présentant son épée. Selon l’ancien rituel, le général densélien dit:
« Moi, Hesten, dit le Juste, comte d’Arban, suzerain de la Densélie septentrionale, général de la présente armée, reconnais ma défaite. Par cette dernière, je remets la vie de mes vassaux, la mienne et mes terres entre les mains de mon seigneur, Dur-Estel, baron de Sélénia, seigneur de guerre et prince des Côtes d’Albâtre. Qu’il dispose de ses nouvelles possessions comme bon lui semblera.
- J’accepte votre serment, répondit Dur-Estel, et vous rétablis dans vos titres et possessions au sein de mes vassaux. Relevez-vous mon ami. »
Le jeune général tendit la main à son aîné qui la saisit pour se remettre debout. Ils se donnèrent l’accolade sous les hourras des deux armées désormais unies.
Une année de guerre prenait fin.
Tandis que l’armée récemment unifiée pansait ses plaies et rendait hommages aux morts et que le général elfe discutait avec les officiers denséliens, Seran vint prendre à part le jeune vainqueur, l’air atterré.
« Que se passe-t-il pour que tu viennes m’interrompre, mon ami? demanda Dur-Estel.
- De tristes nouvelles, fiston. Orak est mort et Sirg s’apprête à rejoindre Wyrg à son tour… »
L’elfe chancela sous le coup de la nouvelle. Plus que des soldats d’élite, ces deux Séléniens, de la garde personnelle du jeune général, comptaient aussi parmi ses plus vieux amis. Orak était déjà un vétéran du ban de Sélénia lorsque l’elfe naquit dans le castel familial. Dur-Estel se souvenait encore des histoires que lui racontait le vieil homme dans le corps de garde, lui apprenant ses lettres en quelque sorte. Tout comme Orak, Sirg fut des premiers combats. Lorsque la fille de ce dernier s’était mariée au printemps dernier, l’elfe avait personnellement tenu à lui fournir une dot confortable ainsi que des terres qu’elle et son époux transmettraient à leur descendance. Le seigneur de guerre reprit ses esprits et demanda à Seran:
« Où se trouve Sirg?
- Dans sa tente, répondit le massif officier. Je t’accompagne, fiston… »
Arrivant devant la tente, ils aperçurent un vieux carabin à la mine triste, vêtu sobrement, qui les attendait. Il s’inclina légèrement avant de dire:
« Je suis navré messire mais je ne peux plus rien faire. Ses blessures sont trop graves. Selon la coutume, et à la demande de Sirg, moi et mon assistant avons nettoyé ses plaies afin qu’il soit… disons « présentable ».
- Je te remercie Fardan, répondit le jeune général en posant sa main droite sur l’épaule du vieil homme comme s’il reprenait son souffle. Tu sais bien que je ne remettrai jamais en doute tes compétences et ta diligence.
- Je suis désolé, messire », conclut le vieil homme.
Dur-Estel inclina brièvement la tête pour remercier Fardan. Ce dernier avait toujours été là, selon les souvenirs du jeune elfe. Il était le carabin familial bien avant sa naissance, il avait même été présent pour superviser cette dernière, les hommes n’ayant pas le droit de toucher la parturiente sous peine de mort. Le vieil homme avait aussi soigné l’elfe lorsque celui-ci revenait de ses escapades infantiles et savait assez de choses pour faire tomber le jeune général. Néanmoins, il demeurait fidèle à son seigneur et ne l’avait jamais trahi.
L’elfe, Seran et le vieil homme entrèrent dans la tente, l’un après l’autre. Ne faisant pas attention au jeune homme, l’assistant du carabin, qui nettoyait minutieusement les outils de son patron, ils se dirigèrent vers la petite civière de toile qui était occupé par son massif propriétaire. Ce dernier semblait somnoler. A part quelques cicatrices apparentes et l’odeur de pharmacopée qui flottait dans la tente, rien n’indiquait que l’homme allongé allait mourir suite à ses blessures.
Sirg avait le torse dévêtu avec un bandage ensanglanté au niveau de l’abdomen. Il était deux fois plus large que son jeune seigneur et le dépassait de deux têtes. Sa mise était soignée. Il avait sa moustache bien taillée et graissée. Ses cheveux mi-longs étaient tressés et agrémentés de perles. Cela venait d’une vieille coutume sélénienne qui disait que le guerrier mort au combat se devait d’être décent s’il souhaitait séduire Wyrg, la maîtresse du royaume des défunts. Les plus chanceux, et les plus braves, pouvaient ainsi espérer partager sa couche.
Le guerrier émergea de sa torpeur et vit Dur-Estel, Seran et Fardan à son chevet. Il s’exclama:
« Hé bien, messeigneurs! Voici une bien noble assemblée pour le simple soldat que je suis! »
Il partit dans un rire sonore avant de grimacer de douleur. Fardan le força à se rallonger.
« Il n’est pas sage que vous fassiez de tels efforts, dit tristement le carabin.
- Allons, rétorqua Sirg, je sais bien que je suis mourant… Et vous aussi à voir vos têtes… »
Le vieux briscard tourna son regard azur en direction de Dur-Estel.
- Fiston, j’ai une question à te poser…
- Pose-la donc, dit l’elfe avec un sourire triste, bien que je me doute déjà de quoi il s’agit.
- Suis-je beau?
- Wyrg t’accueillera ce soir en sa couche, répondit Dur-Estel en posant sa main droite sur celle du guerrier, j’en suis persuadé…
- Alors ça va… »
Le vétéran soupira et son corps se détendit. C’était fini. Le jeune général eut toutes les peines du monde à s’empêcher de pleurer mais il y parvint et donna des ordres pour rapatrier les dépouilles des deux Séléniens au plus vite avant de sortir de la tente tandis que l’assistant de Fardan recouvrait la tête du défunt d’un drap de lin blanc.
Maintenant, l’heure était aux préparations du départ. Les hommes allaient rentrer chez eux et rejoindre leur famille. L’hiver allait bientôt arriver et aucune campagne n’était plus possible, laissant libre cours aux intrigues de la noblesse et au jeu des princes.
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