Chapitre 2: La mort du père
Sa faction marchant derrière lui, le Chevalier Pélagius avançait, inquiet. Cela faisait, semblait-il, une éternité qu’ils arpentaient les coursives labyrinthiques de ce complexe souterrain, complexe qu’il avait, ainsi que son père et supérieur, le Maître Alcyon, considéré comme une profonde caverne. Mais plutôt que de la pierre brute, c’était des plaques de cuivre aux rivets suintants qui couvraient les parois de ces étroites galeries….
Nul, dans la petite décurie, ne soufflait mot, visiblement intimidé par ce décor qui dansait à la lueur des torches. Et il y a de quoi, pensa le jeune officier, car cela est certainement une diablerie des Alchimistes de l’Hérésiarque! Il n’y avait, en effet, aucun doute dans son esprit: l’odeur nauséeuse qui flottait en ces lieux, mêlant la pourriture au formol, était une preuve qui lui suffisait…
Ils débouchèrent dans une salle carrée encombrée d’une antique machinerie qui semblait être à l’origine de la sinistre puanteur, cette dernière étant plus forte ici que dans les couloirs qu’ils avaient, jusqu’alors, parcourus. Les murs étaient cachés derrière des cuves reliées à une complexe tuyauterie qui jaillissait du mur Est. L’une d’elle était éventrée et, sur le sol, se trouvait une étrange créature. Vaguement humanoïde, à peine plus grande qu’un bambin, elle présentait son dos couvert d’une carapace osseuse et étalait des membres antérieurs munis de griffes semblables à des poignards. Tirant son épée, Pélagius s’approcha de cette monstruosité. Il la toucha d’estoc mais elle demeura inerte. Du plat de sa lame, le jeune officier la retourna, voulant étudier cet 'animal' que seuls les Dirz, dans leur folie, auraient pu créer. Là encore, la créature n’esquissa aucun mouvement. Pas même lorsque Pélagius la décapita prestement…
"Eh bien!" s’exclama le Chevalier avec un sourire crispé. "J’espère qu’il en sera de même pour les autres résidents de ce charmant endroit où l’hospitalité laisse quelque peu à désirer!"
Quelques rires forcés lui répondirent. L’atmosphère oppressante de ces lieux, qui semblaient former un laboratoire clandestin, ne laissait en effet aucune place au rire. Tout au plus, les Templiers pouvaient espérer que les créatures qui hantaient ces souterrains étaient déjà passées de vie à trépas…
Après avoir minutieusement vérifié que les abominations des autres cuves étaient mortes, la faction obliqua à l’est dans le dessein de découvrir l’origine de la sinistre tuyauterie dont le but semblait d’alimenter les incubateurs où dormaient, à jamais si Mérin le souhaite, d’autres monstruosités…
L’angoisse devenait de plus en plus palpable à mesure que le halo des torches se faisait de plus en plus restreint comme si l’ombre de ces lieux avalait cette lumière salvatrice. Des murmures inquiets naissaient parmi les Templiers et Pélagius ne pouvait pas leur en vouloir: lui-même était effrayé mais, en tant qu’officier, il se devait de serrer les dents et de montrer l’exemple. Son cœur se serrait, lui criant de lâcher son arme et de s’enfuir à toutes jambes, loin de cet ombre, loin de ces monstres, loin de tout. Il avait envie de retrouver la paix qui baignait l’Akkylannie toute entière durant l’Ère de Radiance qui précéda la première bataille de la Passe de Kaïber, lors de laquelle tant de Griffons, de simples humains comme lui et ses compagnons, durent vivre des heures bien plus sombres que celles que le jeune Chevalier et ses frères vivaient en ce moment. L’évocation de ces héros passés, morts loin de leur foyer pour une si noble cause, lui réchauffa le cœur. Il s’adressa à ses hommes:
"Mes amis! Souvenez-vous de la Passe de Kaïber et de nos ancêtres qui s’y sont battus! Pour Mérin!
- Pour Mérin!" répondirent les Templiers, rassérénés par ces simples paroles qui leur allaient droit au cœur.
Étrangement, il semblait que ces paroles agissaient aussi sur le souterrain: les ombres refluaient ne pesant presque plus sur ces lieux et sur les cœurs. Les idées claires, Pélagius se demanda où en était la deuxième faction, menée par Bèdès et, surtout, par Alcyon, son père. Il aurait voulu se trouver à ses côtés. Peut-être avait-il lui aussi découvert un de ces cadavres issus de la mégalomanie des Syhars, peut-être avait-il déjà découvert les origines de ce laboratoire, Peut-être même avait-il trouvé l’envoyé de Proteüs. Le jeune homme était frustré par cette situation mais il devait suivre les directives de son père, qui avait décidé de diviser la faction pour couvrir plus d’espace, et essayer de trouver, si cela n’avait pas déjà été fait, le dignitaire akkylannien…
La faction était maintenant arrivée devant une porte de métal, fermée par un mécanisme simple dont la poignée ressemblait à une roue à rayons, de forme concave… Un sas, Pélagius en avait vu des croquis dans d’anciens grimoires datant des premiers temps de l’empire honni des Scorpions. Avec un autre Templier, il fit jouer le mécanisme que le temps avait oxydé. La porte s’ouvrit après quelques efforts, dévoilant, une salle carrée dotée d’un mobilier restreint: une table simple et robuste, couverte de vélins épars, une chaise tout aussi sobre et un lit. C’est d’ailleurs ce dernier qui attira d’abord les regards akkylanniens. Un cadavre reposait dessus, un cadavre humain dont le temps n’avait pas épargné les chairs. Il ne restait donc plus qu’un squelette, encore revêtu d’une sorte de robe de bure, dont la main, pendant au dessus du sol, hors du lit, tenait encore une fine seringue de cuivre. Avec l’homme qui l’avait aidé à ouvrir cette cellule, Pélagius fouilla la chambre. Il se pencha d’abord sur les parchemins, évitant de les toucher, de peur qu’un simple contact puisse les réduire en poussière. ..
C’était des rapports , une sorte de journal de bord que rédigeait le technomancien Imen Meged, jeune moine idéaliste qui avait suivi l’Hérésiarque Dirz dans sa folie en pensant améliorer le patrimoine génétique de l’humanité. Bien que ce fut un traître, ce n’était pas un si mauvais bougre :au début, il voulait réellement aider l’humain, en guérissant des maux incurables par exemple. Mais son admiration démesurée pour Dirz l’avait dévoyé. Suivant les directives de son mentor, il s’était installé dans ce complexe pour se livrer à des expériences visant à fournir à la nation naissante des Syhars les armes de sa vengeance, ce laboratoire semblant n’être qu’un simple élément sur l’échiquier du premier empereur du Syharhalna qui, de son vivant, avait fait établir des dizaines, voire des centaines de ces installations clandestines. Vraisemblablement, si Pélagius ne se trompait pas, Imen Meged et ses subordonnés se seraient retrouvés enfermés dans le laboratoire lors de la bataille de la première Shamir sans que le jeune officier put déterminer si un lien existait entre les deux évènements. Le laboratoire devint un lieu de mort, certains subordonnés et certains cobayes étant devenus fous après l’inoculation de traitements issus des expériences effectuées par les Alchimistes. Imen, quant à lui s’était enfermé dans sa cellule avec autant de vivres que possible. Mais il n’en profita pas. En effet, si les murs de sa cellule empêchaient toute pénétration physique, ils laissaient filtrer la rumeur du complexe: le crissement du métal contre la pierre, les rugissements d’humains revenus à l’état de bêtes, les râles des mourants dévorés vivants par les vainqueurs de ces combats sans témoin… Le jeune savant ne put en supporter plus. Il décida d’en finir en se faisant une injection d’agent létal avant que sa raison ne l’abandonne…
En terminant sa lecture, Pélagius poussa un soupir et s’approcha de la dépouille d’Imen Meged. Il prit la seringue et en huma la pointe.
"Un alcaloïde…" dit-il à son subordonné, "très puissant… Certainement de la strychnine…
- Qu’est que cela veut dire selon vous, messire?
- Cela signifie qu’il avait cette seringue sur lui avant même que Dirz et ses fidèles ne fuient dans le Syharhalna. Pauvre homme…"
Ils sortirent de la pièce, laissant Imen Meged à son dernier sommeil, et, ayant rejoint le reste de la faction qui montait la garde dans le couloir, ils suivirent la coursive sur une centaine de mètres pour, ensuite, se diriger à l’Est, direction vers laquelle obliquait la tuyauterie de cuivre qu’ils suivaient depuis près de deux heures. Maintenant qu’ils savaient où ils étaient, les Templiers n’avaient plus aucune appréhension face à l’œuvre de ceux qui étaient devenus, au fil des siècles, leurs ennemis héréditaires.
C’est alors que Pélagius et ses hommes entendirent ce qu’ils redoutaient le plus… Des bruits de combats… Des lames qui s’entrechoquent… La chair que l’on tranche… Et….. des détonations… Oui… Ces claquements secs si caractéristiques, ce ne pouvaient être que des détonations…
Pélagius était de plus en plus inquiet. Car ces détonations ne venaient pas d’armes à feu akkylanniennes: les officiers avaient laissés les leurs dans les fontes de leur selle…
"Nos frères sont en danger!" hurla Pélagius en dégainant son épée. "Par Mérin! Rejoignons-les!
-A vos ordres!" répondirent les membres de la faction en chœur.
Les Templiers, épée sortie du fourreau, suivirent le couloir au pas de course pour prêter main-forte à d’autres Akkylanniens qui se battaient, qui mouraient peut-être, dans ce complexe souterrain, que ce soient l’émissaire et son escorte ou que ce soit le reste de la Loge…
La faction arriva rapidement sur les lieux du combat, sans un regard pour les coursives qu’ils croisaient, pour les salles qu’ils traversaient… Tout ce qui comptait, c’était d’arriver à temps pour aider leurs compagnons d’armes… Ils débouchèrent alors dans une salle de très grande dimension, assez grande pour contenir une cinquantaine de Wolfens. Les lieux étaient le théâtre d’une mêlée confuse: les Templiers d’Alcyon combattaient ces mêmes êtres qu’il y avait dans les cuves de tout à l’heure, ainsi que des humanoïdes au visage caché derrière une plaque d’acier poli. L’un de leurs bras avait été remplacé par une arbalète dont ils lardaient les Akkylanniens. Mais c’était au centre de cette pièce jonchée de cadavres qu’avait lieu l’événement décisif de ce combat…
Alcyon, son épée d’officier à la main, combattait une créature comme aucun soldat impérial n’avait jamais dû en voir. Haute comme deux hommes, les bras terminés par des lames acérées, la tête marquée par une mâchoire de carnassier, sa chair livide laissant apparaître parfois des mécanismes antiques faits de pistons et de rouages, elle dominait le vieil homme qui lui faisait face tel un de ces héros de vitrail. Son grand âge n’avait pas émoussé ses réflexes et il se battait avec une grâce presque surnaturelle, aucun de ces coups n’était inutile. Son adversaire n’avait, quand à lui, que sa bestialité et son instinct à opposer à tant de maîtrise.
Le vide s’était fait, comme par magie, autour des deux ennemis. Rien ni personne ne faisait ingérence dans leur affrontement. Tout le reste n’était qu’accessoire, superflu. Rien ne comptait hormis ce combat, ce duel, entre l’homme et l’animal, entre le Bien et le Mal, entre la Lumière et les Ténèbres, entre le Griffon et le Scorpion…
L’homme et la machine continuaient leur mortel ballet sans faire attention au chaos qui les entourait. Alcyon esquivait chaque coup que lui portait la monstruosité, contre-attaquant sans pour autant affaiblir son monstrueux adversaire qui lacérait vainement l’air lourd du laboratoire.
La créature s’impatientait, semblait-il, créant de plus en plus de failles dans sa défense instinctive. C’était certainement ce que recherchait le vieil homme: forcer son adversaire à commettre une erreur qui lui sera fatale. La technique de l’officier impérial semblait donc porter ses fruits. C’est alors que l’aberration syhar fit l’erreur tant attendue. En essayant de frapper Alcyon d’un revers de sa griffe droite, il laissa son robuste poitrail exposé à la lame d’acier de l’Akkylannien qui le frappa d’estoc, l’épée transperçant de part en part la monstruosité. A cet instant, le temps semblait s’être arrêté, comme pour réfléchir à l’issue de ce combat et à ce qu’elle impliquait. La créature restait figée dans la position la mort l’avait saisie, la poignée de l’arme d’Alcyon dépassant de son torse à partir de la garde.
C’est alors que le temps, après une éternité, reprit son vol. Le monstre syhar commençait à vaciller alors que le vieux maître reprenait son souffle, indifférent au drame qui allait se jouer. Car la créature allait s’effondrer, scellant, comme par ironie, le sort de celui qui l’avait tuée. Elle tomba, telle une tour dont on avait sapée les fondations, sur le père de Pélagius.
Le jeune officier ne put prévenir son père, le tumulte de la bataille couvrant ses cris. Il vit la monstruosité qui chancela et s’effondra sur son père.
"PERE! NON!" hurla Pélagius dont les larmes montaient aux yeux.
Il chargea, suivi de sa faction. Avec ses hommes, il traça un sillon sanglant jusqu’au cœur des créations syhars pour sauver son père. Formant un cercle autour du cadavre de l’imposante monstruosité, ils bagarrèrent âprement pour finalement être rejoints par le reste de la Loge. Dès lors, la 'bataille' fut vite réglée et les Akkylanniens restèrent maîtres de la salle.
Pélagius, aidé de dix Templiers, dégagea son père. Il avait malheureusement le dos brisé et se mourait. Les larmes aux yeux, le jeune Chevalier s’agenouilla près d’Alcyon:
"Père", commença Pélagius, "ne parlez pas! On va vous sortir de là et vous ramener à la Commanderie pour vous soigner!
- Tu oublies une chose, mon fils", lui répondit Alcyon. "je vais mourir.
-Ne dites pas ça, père!
-Allons! Je sais bien ce dont je souffre! Cette diablerie, en tombant, m’a brisé le dos. Si tu veux vraiment me venir en aide, sors nos hommes de cet enfer et rapporte ce que tu as vu au Commandeur Arkh…"
Le vieil homme ne put en dire plus. Il eut un dernier spasme, avant que son corps ne se détende dans les bras de son fils.
"Père…" dit le Chevalier en refermant à jamais les yeux de son père adoptif dont on disposa cérémonieusement le corps sur une civière improvisée.
Comme son père le lui avait demandé, Pélagius, ravalant ses larmes, guida, sans incident, la Loge au travers des sombres dédales du complexe. Ce n’est qu’en arrivant à la lumière du soleil, une lumière qu’Alcyon ne verra plus qu’au côté de Mérin, que le jeune homme libéra le flot de ses larmes…
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