Romance cadwëe

Romance cadwëe

Manuscrit trouvé près du corps d’Armelio Casonavi, dignitaire de la Guilde des Nochers, retrouvé mort, poignardé vraisemblablement, dans sa chambre…

A quiconque lira cette lettre, salut

Permettez que je me présente: Armelio Casonavi, représentant, à la Chambre des Guildes, de la Guilde des Nochers qui s’occupe de transports maritimes sur tout Aarklash. J’ai consacré toute ma vie, comme mon père avant moi, au développement de cette guilde à laquelle je dois une partie de ma richesse. Mais là n’est pas la question.

En effet, lorsque vous lirez cette lettre, je serai, fort probablement, mort et cette missive a pour dessein de vous éclairer sur les circonstances de mon décès.

Vous devez vous souvenir que notre bien-aimé Duc, puisse-t-il encore régner quelques années, fit donner, pour l’anniversaire de notre bonne vieille cité, une fête en son palais. De par mon rang, j’y étais, bien évidemment, invité. Je pus en ce lieu, conclure quelques affaires et cabales avec certaines des personnes les plus honorables d’Aarklash. Mais je m’égare. Cela se passa lors de mon retour à mon hôtel. Pendant le trajet, j’entendis des bruits de lutte venant d’une de ces ruelles sordides et étroites qui parcourent certains des plus vieux quartiers de notre bonne vieille ville. Je fis stopper mon carrosse et j’écartai le rideau de la cabine pour voir la scène qui se déroulait dehors, mû par une certaine curiosité morbide bien que les escarmouches de la sorte soient légions en Cadwallon. Ce que je devais voir allait sceller mon destin…

Je vis d’abord courir, apeuré, un clone syhar, reconnaissable à son crâne lisse et à sa robe large. Suivant le regard du Dirz, levant les yeux, je vis ce qui l’effrayait. Ou plutôt, je LA vis. C’était une femme, à en juger par ses formes gracieuse qu’un corselet de cuir ne suffisait pas à cacher. Elle portait, outre son habit de cuir, une cape rouge sang et avait le visage caché par un masque blanc comme la mort. Elle se tenait debout sur l’arête d’un toit de tuile, toisant imperturbablement sa victime qui glapissait, sentant sa dernière heure venue. L’apparition venait de dégainer un long poignard qui, en sortant de son fourreau, gémit comme mille damnés. Elle sauta, sans bruit, et atterrit tel un félin devant le Syhar qu’elle décapita d’un large revers de sa lame. C’est alors qu’elle me vit, tandis que le cadavre du clone retombait, dans un bruit sourd, dans la boue des ruelles. Je lus dans les yeux de cette femme une détermination qui me paralysa. Mais je n’eus pas besoin de frapper au plafond: le cocher, vraisemblablement remis de ses émotions, choisit ce moment pour faire partir les chevaux aussi vite qu’ils le pouvaient. Je savais déjà que mes jours étaient comptés car je venais d’être le témoin d’un assassinat perpétré par l’ordre des Moines Rouges.

Je dormis mal cette nuit-là. Mon sommeil était hanté par cette femme. Ce n’était pas des cauchemars, plutôt de pervers fantasmes qui se terminaient dans une orgie de luxure et de sang. A mon réveil, ma décision était prise: je voulais la revoir, quelqu’en soit le prix. Peut-être appelleriez-vous cela folie ou perversion. Moi, j’appelle cela Amour car j’étais subjugué par tant de grâce et de sensualité dans l’art de donner la mort. Je commençais, dès lors, à rechercher des informations sur l’objet de mes désirs. Mais, au bout de plusieurs jours, je ne pus recueillir qu’un surnom chargé de mystères: l’Ombre. Je ne pouvais donc pas mettre de véritable nom sur le « visage » de celle qui hantait désormais mes nuits.

Je décidai alors de hâter ma douce sentence. J’entrai, dans ce dessein, en contact avec les Alchimistes pour nouer des liens commerciaux officieux, notamment pour le commerce de la chair et je fis en sorte que cela soit un secret de polichinelle dans les cercles intrigants de notre bonne vieille ville. Vous avez certainement entendu parler de cette affaire de vols d’enfants qui frappa le quartier akkylanien il y a moins d’un mois de cela: c’était ainsi que j’alimentais ce commerce. Peu m’importe que ces bambins finissent comme cobayes ou comme esclaves pourvu que les ressortissants du Griffon remontent jusqu’à moi. Mais je ne m’arrêtai pas en si bon chemin.

Je voulus, en effet, frapper un grand coup. Quoi de mieux, pour presser la venue de ma bien-aimée, que de m’attaquer à l’ambassadeur akkylanien en personnes. Pour ce faire, je recrutai une vingtaine de malandrins qui devait distraire la faible suite du représentant du Griffon et faire subir à ce dernier la bastonnade tout en m’arrangeant pour qu’il sache qui avait commandité son déshonneur. Son affaire se déroula le lendemain et je devais le revoir le jour suivant, lors d’une nouvelle réception donnée par notre bon duc Den Azhir. Ce fut l’un des meilleurs moments de ma vie, en attendant celui qui se profilait déjà à l’horizon. Rien que de voir le représentant de l’empereur Octavius, marchant tel un de ces vieillards courbé par l’âge et arborant un visage tuméfié, visible malgré les différents artifices qu’il eut pu utiliser, m’arracha un large sourire, comme à la plupart des convives, je gage. Mais ce fut surtout le regard noir que me jeta l’ambassadeur qui fut, pour moi, source d’un immense bonheur car il était chargé d’un lourd présage de mort.

Je dormis bien cette nuit-là avec l’assurance de ma mort. Je savais, effectivement, que je mourrai des mains de celle que j’aimais.

Au moment où j’écris ces lignes, j’ai pris mes dispositions pour accueillir la femme de mes rêves. J’ai congédié mes domestiques, j’ai sorti mon service en cristal nain et y ai mis un de ces vins capiteux que l’on sert à la cour du vieux roi Gorgyn. Maintenant, j’attends. J’attends qu’elle vienne. J’attends qu’elle prenne ma vie au fil de sa lame. J’attends qu’elle me fasse passer de vie à trépas comme on accomplit la plus vieille danse du monde: avec douceur et sensualité…

Adieu.

                                                                    Votre dévoué serviteur,

                                              Armelio Casonavi

 

Dernière mise à jour de cette page le 28/05/2005

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